Hao Keitel travaille en mouvement. Ses carnets passent d’un train à un atelier, d’une chambre d’hôtel à une table de café, et recueillent moins des paysages que des rapports de formes. Une rampe d’escalier devient diagonale, la façade d’un immeuble se réduit à une grille, l’ombre d’un panneau produit un triangle inattendu. Ce vocabulaire quotidien nourrit des compositions qui évoquent le Bauhaus sans l’enfermer dans une citation historique. Chez lui, la géométrie n’appartient à aucun lieu. Elle voyage, se mélange aux usages et change de rythme au contact de chaque ville.
Le terme nomade désigne d’abord une méthode d’attention. Hao dessine rapidement pour conserver une proportion, puis photographie les détails dont la couleur lui semble juste. De retour à l’atelier, il ne reproduit pas la scène. Il sépare les éléments, inverse parfois leur échelle et construit une image nouvelle. Une fenêtre peut devenir un grand rectangle bleu, une signalétique se transformer en ligne rouge et le vide entre deux bâtiments occuper le centre. Cette distance par rapport au motif réel lui permet de préserver une sensation plutôt qu’un souvenir descriptif.
Son intérêt pour le Bauhaus vient de la liberté contenue dans ses règles. Les formes élémentaires offrent une base commune, mais leurs relations restent infinies. Hao compare ce système à un alphabet que chaque culture prononce différemment. À Berlin, la grille paraît sèche et minérale. À Lisbonne, elle se colore et se fragmente sous la lumière. À Kyoto, les intervalles prennent plus d’importance que les masses. Ces observations ne produisent pas des séries folkloriques. Elles montrent comment une même structure peut absorber des climats, des vitesses et des façons d’habiter très différentes.
La couleur arrive tard dans son processus. Les premières compositions sont souvent réalisées en noir, blanc et gris afin de tester leur équilibre. Lorsque les formes tiennent sans effet, il introduit une palette limitée à deux ou trois tons. Le choix provient d’un détail rencontré en voyage : une porte, un textile, une affiche ancienne ou une lumière de fin de journée. Cette origine concrète donne aux aplats une profondeur affective. Même très graphique, l’image conserve une température. Elle ne se contente pas d’organiser le regard ; elle transporte l’atmosphère d’un lieu devenu abstrait.
Les impressions sont pensées pour vivre à plusieurs distances. De loin, on perçoit un rythme simple, presque architectural. En s’approchant, de légères irrégularités apparaissent dans les contours et les superpositions. Hao tient à préserver ces écarts, car ils empêchent la géométrie de devenir froide. Il utilise parfois des papiers découpés avant de reconstruire la composition numériquement. Le geste initial reste visible dans une asymétrie ou un bord légèrement déplacé. Cette tension entre précision et accident donne aux œuvres leur énergie. L’ordre existe, mais il n’efface jamais la main.
Dans un intérieur, ses affiches fonctionnent comme des fenêtres mentales. Elles n’illustrent pas une destination, mais introduisent un sentiment de déplacement. Une diagonale invite le regard à sortir du cadre, un cercle suggère une trajectoire, un aplat crée une profondeur inattendue. Pour accompagner cette dynamique, Hao recommande des accrochages simples et beaucoup d’espace autour de l’image. Un cadre fin, noir ou en bois clair, suffit. L’œuvre peut ensuite dialoguer avec une lampe, un tapis ou un objet dont elle reprend discrètement la couleur. Le lien doit rester perceptible sans devenir démonstratif.
Le voyage a également transformé sa manière de concevoir les séries. Plutôt que de produire des variations parfaitement coordonnées, il accepte que chaque pièce possède sa propre cadence. La cohérence vient d’une méthode partagée, non d’une répétition de motifs. Cette approche facilite les associations libres. Deux œuvres réalisées dans des villes différentes peuvent se répondre par un même intervalle ou une direction commune. Le collectionneur construit alors son propre itinéraire. Le mur devient une carte abstraite où les lieux ne sont pas nommés, mais ressentis à travers la couleur, le rythme et la distance.
Je ne rapporte pas des images de voyage. Je rapporte des distances, des couleurs et des directions capables de recomposer un lieu intérieur.

Hao voit dans cette pratique une façon d’actualiser l’idéal moderne. Il ne s’agit plus d’imaginer une forme universelle qui s’imposerait partout, mais de créer un langage assez clair pour accueillir les différences. La géométrie devient un point de rencontre. Elle donne une structure aux observations sans les uniformiser. Cette nuance rend son travail particulièrement contemporain. Nos intérieurs rassemblent des objets, des souvenirs et des influences venus de plusieurs horizons. Une œuvre peut les relier si elle propose un ordre ouvert, capable de rester précis tout en laissant circuler les histoires.
Le format de l’affiche participe à cette mobilité. Facile à encadrer et à déplacer, il permet de recomposer un mur comme on modifie un itinéraire. Hao apprécie cette souplesse, opposée à l’idée d’un décor définitif. Une œuvre peut quitter le salon pour rejoindre un bureau, puis dialoguer avec une autre pièce quelques mois plus tard. Chaque déplacement révèle une relation nouvelle avec la lumière et les objets. Le caractère nomade ne concerne donc pas seulement la création : il continue dans la vie de l’œuvre chez celui qui l’adopte.
La géométrie voyage mieux lorsqu’elle cesse d’être une règle fermée. Elle devient alors une manière d’accueillir chaque lieu sans perdre sa clarté.






